A René Gonzalez
Merci pour tes chemises invraisemblables et colorées, ramenées de boutiques dont tu étais sans doute le seul à connaître l’existence
Merci pour tes rugissements de vieux lion
Merci pour tes enthousiasmes
Merci pour ton observation, infatigable, des variations de la lumière sur le lac
Merci pour ta curiosité
Merci pour ta folie qui était comme un outrage aux errements trop raisonnables du monde
Merci pour tes paluches de bâtisseur (les murs de pierre des Cévennes en attestent)
Merci pour ton culte de la poésie
Merci pour tes innombrables points de suspension, exclamation, interrogation, tes infinies parenthèses et cortèges de tirets qui fleurissaient toujours ta prose d’une ponctuation baroque
Merci pour tes intransigeances
Merci pour ta vitalité et ton désir assez sophistiqués pour être équipés d’une fonction d’auto-allumage
Merci pour tes sourires
Merci pour ton regard bleu
Merci pour tes coups de gueule, tes emportements et tes colères à faire bredouiller les philistins
Merci pour tous les petits mots dont tu gratifiais ton entourage et qui circulaient comme les tracts d’un réseau de la Résistance
Merci pour l’enfant que tu n’as jamais étouffé en toi
Merci pour ton inaltérable fidélité au fax, puisque tu étais le dernier représentant du monde occidental à utiliser ce moyen de communication, qui te permettait de laisser libre court à ta créativité graphique
Merci pour ton exigence
Merci pour tes mercis
Merci pour ton sens du partage
Merci pour toutes les leçons que tu nous as données sans jamais te poser en donneur de leçon
Merci d’avoir porté le théâtre là où tu l’as porté
Merci pour ta générosité, que tu as élevée au rang de beaux-arts
Merci pour les bouquins marouflés au stabilo boss quasi à chaque ligne, ce qui témoignait de ta fringale de lecteur
Merci pour ton ancrage terrien qui te permettait de ruser comme un maquignon avec le monde de la politique et de la culture
Merci pour tes grognements
Merci pour ta quête de l’utopie
Merci pour tes formules toutes faites, genre « grosso merdo » ou genre « j’ai l’impression de pisser dans le lac » qui nous agaçaient parfois à force de les entendre, mais qui nous manquaient dès que tu les oubliais
Merci pour tes paradoxes, si fertiles
Merci pour ton courage face aux épreuves
Merci pour ton obstination d’âne bâté à ne jamais désarmer face à certaines adversités
Merci pour tout ton amour
Merci pour ton sens de la démesure qui faisait éclater les normes et qui rendait les fausses timidités ridicules
Merci pour la sensibilité qui fleurissait sous ton blindage
Merci d’avoir existé
Bon.
Là je vais arrêter avec tous ces mercis. Il y en aurait beaucoup d’autres. Mais avec ton sens ludique de la langue française, il y a longtemps que tu aurais crié merci.
René Zahnd, 18 avril 2013